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Le Liban et ses ressources pétrolières

« En l’état actuel des choses, il semble bien qu’un potentiel non négligeable d’hydrocarbures pourrait être découvert dans la Zone économique exclusive (ZEE) [du Liban] de 22 730 km², dont la majeure partie a été couverte par des relevés sismiques en 2D et 3D réalisés en 2010-2012 par les sociétés PGS et Spectrum, et plus récemment sur le littoral par [la société] NOOS. L’interprétation des données acquises offshore permet de penser qu’il y a de fortes probabilités d’existence d’importantes réserves de pétrole. […] Les estimations sont de l’ordre de 800 millions de barils. […]
Mais après avoir suscité un immense intérêt, les perspectives de découverte de pétrole et de gaz naturel se sont éloignées et les moyens pour y parvenir font du surplace depuis près de trois ans. Les raisons de ce retard sont d’ordre externe et interne. Les raisons externes résident dans un différend territorial avec Israël sur la délimitation des frontières maritimes, ainsi que dans la chute brutale des prix du pétrole et du gaz depuis le milieu de 2014, chute qui a considérablement réduit, pour l’immédiat, l’intérêt des sociétés internationales. Quant aux facteurs internes, ils portent sur les rivalités et les tractations politiques, aggravées par les critiques qui ont abouti à la non-approbation de deux projets d’application indispensables à l’amorce de négociations et à la conclusion d’accords exploration/production avec les sociétés internationales capables d’investir et d’extraire des hydrocarbures sous des profondeurs d’eau allant jusqu’à 1 500-2 000 mètres. […]
L’inexistence jusqu’ici au Liban d’une société pétrolière nationale et la nécessité évoquée épisodiquement de création d’une telle société sont très révélateurs de l’absence d’une politique énergétique nationale tant soit peu claire, ainsi que de la faiblesse du pouvoir politique face à certains intérêts privés. […] Au Liban, les arguments généralement évoqués contre l’établissement rapide d’une telle société sont les craintes de mauvaise gouvernance et de corruption, les rivalités claniques et intercommunautaires, l’insuffisance de cadres nationaux ou de ressources financières. […]
Quels qu’en soient les prétextes, ceux qui invoquent ce genre d’arguments semblent oublier que les sociétés Saudi Aramco, ADNOC, NIOC, Sonatrach, ENI, Total, Statoil, OMV et autres NOCs* dans le monde ne sont pas de simples distributeurs de produits pétroliers. Leur champ d’action ne se limite évidemment pas à l’exploration/production, mais s’étend de l’amont à l’aval, en passant par le transport, le raffinage, la distribution, la pétrochimie et bien d’autres industries, activités et services qui y sont associés. Elles sont même devenues, surtout dans les pays en développement, comme le Liban, la véritable colonne vertébrale de l’économie nationale. […] Ainsi, et aussi étrange que cela puisse paraître, le Liban est aujourd’hui le seul pays arabe, et l’un des rarissimes au monde, à ne pas disposer d’une société pétrolière nationale. Chose qu’il aurait dû faire dès les premières années de l’indépendance. »

 

*Sociétés pétrolières originaires d’Arabie Saoudite, des Emirats Arabes Unis, d’Iran, d’Algérie, d’Italie, de France, de Norvège, d’Autriche et de Libye.

 

Extrait d’une conférence de l’économiste Nicolas SARKIS, « Le Liban et ses
ressources pétrolières », 27 juin 2016

Les Philippins dans le monde : une diaspora organisée (Carto, 2013)

« Fin 2011, plus de 10,45 millions de Philippins vivaient à l’étranger dans 227 pays ou territoires. Trois grands types de destination se distinguent : les États développés ouverts à l’immigration, les monarchies du golfe Persique et les pays asiatiques proches. Le continent américain regroupe 41,37 % des Philippins expatriés ; ils résident majoritairement aux Etats-Unis, où ils forment la plus importante communauté asiatique après les Chinois, et au Canada. Le Moyen-Orient est la deuxième destination (28,57 % du total), avec une forte présence en Arabie Saoudite et aux Émirats arabes unis. L’Asie vient en troisième position avec 13,86 % : la Malaisie constitue la destination principale, loin devant le Japon et Singapour. L’Europe – le Royaume-Uni et l’Italie en tête – n’arrive qu’au quatrième rang (7,73 %), devant l’Océanie (4,31 %) et l’Afrique (0,6 %). A cette dispersion géographique, il faut ajouter 369 104 marins qui passent une grande partie de l’année sur les cargos de marchandises et les navires de croisière.
Le phénomène s’est fortement accru au cours de la dernière décennie, le nombre de migrants passant de 7,4 millions en 2000 à 10,45 millions en 2011 : 47 % d’entre eux le sont à titre permanent, 43 % à titre temporaire et 10 % sont en situation irrégulière dans les pays d’accueil. Les femmes et les personnes âgées de vingt-cinq à cinquante ans constituent les effectifs les plus importants. Si 30 % d’entre eux disposent d’au moins un diplôme universitaire, 70 % n’avaient pas d’activité régulière aux Philippines. Les travailleurs migrants temporaires partent avec un contrat de travail, principalement vers les monarchies du golfe Persique, Singapour et Hong Kong. Ils étaient 1,68 million dans ce cas en 2011. Si les domaines de la construction, de la marine marchande et du bâtiment dominent pour les hommes, les femmes travaillent comme domestiques, femmes de ménage ou infirmières.
Cette émigration massive de la main d’œuvre philippine date des années 1970 et de la loi d’officialisation de la migration de travail (1974). Organisée et institutionnalisée par l’Etat, cette politique s’inscrivait dans un contexte de crise et de forte croissance démographique, permettant de limiter les risques d’explosion sociale. Elle est portée par de nombreux organismes, publics et privés, spécialisés dans ce trafic légal. Ce courant n’a jamais fléchi depuis, bien que la structure économique du pays ait fondamentalement changé et que la croissance se soit consolidée depuis une décennie (6,8 % en 2012, selon la Banque mondiale). Les travailleurs migrants bénéficient également d’un encadrement et d’un système de protection sociale, grâce à des accords de coopération bilatérale signés avec certains pays. Socialement, cette migration est une solution au chômage (7 % en 2011) et à la pauvreté (41,5 % des habitants disposent de moins de 2 dollars par jour en 2009) […]. Economiquement, il s’agit d’une source importante de remises, c’est-à-dire de transferts de fonds adressés aux familles, le quart d’entre elles dépendant des revenus des travailleurs expatriés. Ces capitaux atteignent près de 10% du PIB. Cette somme est aussi un puissant levier pour la construction immobilière dans le pays. Toutefois avec cet exode, les Philippines doivent faire face à une fuite de leurs forces vives, d’autant plus que les jeunes aspirent à suivre le chemin emprunté par leurs prédécesseurs. Si les travailleurs non qualifiés représentent environ le tiers des expatriés, on compte également des enseignants et des médecins qui n’hésitent pas à quitter leur pays et à subir un déclassement professionnel dans les régions d’accueil. L’ouvrier du bâtiment à Dubaï et la domestique travaillant dans les beaux quartiers de Hong Kong ne proviennent pas nécessairement des bidonvilles de Manille. »

 

E. JANIN, « Les Philippins dans le monde : une diaspora organisée », Carto, n°20, novembre-décembre 2013

Le transport maritime dans le monde : transformations économiques et géographiques (2016)

« C’est une redistribution des cartes qui se dessine (et se confirme) dans le fret maritime en Méditerranée. Au gré de la croissance du commerce mondial, la conteneurisation est en train de changer les rapports de force entre les plateformes portuaires de la région. […] L’Organisation maritime mondiale (OMI) estime que 3 000 navires commerciaux franchissent chaque jour le détroit de Gibraltar dont un tiers de porte-conteneurs. […] La boîte, qu’elle soit de 20 pieds (EVP) ou de 40 pieds, est devenue le contenant le plus usité, ce qui autorise une mécanisation totale de la manutention des ports, […]. Ainsi, quand un méga porte-conteneurs fait escale à Malte avec un chargement de plus de 4 500 boîtes, il ne faut pas plus d’une quinzaine d’heures pour débarquer 800 et en charger 200. Après ce transbordement, le navire reprendra sa route vers les ports d’Europe du Nord via Gibraltar. Avec l’entrée en service de TangerMed II, ce rythme sera dépassé dans le complexe portuaire du détroit. […]
Les vrais maîtres du jeu ne sont plus les caboteurs* ou les ports mais les armateurs de porte-conteneurs. En vingt ans, les entreprises d’armement maritime sont devenues de très grandes multinationales, […] qui gèrent des réseaux mondiaux. Pour répondre par exemple à la demande des fabricants de jouets, de produits chimiques, de meubles ou d’ordinateurs, les armateurs se sont regroupés pour fournir un service complet, régulier, de l’usine au magasin et à jours fixes.
La guerre entre les armateurs spécialisés dans le conteneur a bouleversé l’économie traditionnelle du commerce en Méditerranée. Face au recul de leur position, les acteurs historiques (Marseille, Le Pirée, Barcelone, etc.) se sont trouvés dans l’obligation d’investir et de se réinventer au prix de douloureux ajustements et de conflits sociaux. De nouvelles puissances portuaires émergentes comme Malte, Gioia Tauro (Italie), Algésiras (Espagne) et TangerMed se sont affirmées comme d’authentiques compétiteurs. Le port de Malte est parvenu à accueillir plus de 1.900 navires par an dont 700 gros porte-conteneurs. Logiquement, les armements placent leurs hubs sur les routes qui sont les mieux alimentées. Sur la grande route est-ouest qui relie les différents pôles de la Triade (Europe, Etats-Unis et Asie du Sud), on peut estimer que 60 % des conteneurs circulent dans les deux sens des flux entre l’Europe et l’Asie. Avec 60 millions de boîtes, les échanges euro-asiatiques devancent depuis une décennie déjà le puissant axe Asie-Amérique : 20,3 millions d’EVP. C’est donc sur cette route Europe-Asie, et particulièrement en Méditerranée, où la tentation de développer des hubs est forte. »

 

*Caboteur : bateau transportant des marchandises sur une courte distance.

 

Abdelaziz GHOUIBI, « Trafic conteneur : la cartographie change », L’économiste (journal économique marocain), n°4808, 4 juillet 2016

La France, nouvelle terre d’émigration ? (Challenges, 2015)

« La France, nouvelle terre d’émigration ? L’Hexagone n’en est pas encore là mais les dernières données de l’INSEE confirment une véritable lame de fond. Les Français et les immigrés qui quittent le territoire n’ont jamais été aussi nombreux. Leur nombre est passé de 189 000 à 299 000 entre 2006 et 2013. Dans le détail, 204 000 Français ont choisi de s’expatrier en 2013, contre seulement 160 000 en 2006. Soit une progression de 27,5%. […]
Si le débat politique se concentre aujourd’hui sur la question de l’immigration, le boom des expatriations est rarement mis sur le devant de la scène. Chômage de masse, pression fiscale, opportunités liées à la mondialisation, étudiants en quête d’expérience internationale, retraités qui retournent dans leur pays d’origine ou qui souhaitent découvrir de nouveaux horizons… Les motivations des candidats à l’exil sont très variables. […]
Dans près de 80% des cas, ces départs à l’étranger interviennent pour des Français âgés de 18 à 29 ans. Cette structure n’a que peu évolué depuis 2006. En revanche, ce qui est nouveau, c’est la part de ces derniers qui s’installent durablement à l’étranger. D’après les estimations de l’Institut national de la statistique, sur les 3,3 millions de Français vivant à l’étranger, 26% d’entre eux ont entre 30 et 40 ans. C’est davantage que ceux ayant moins de 30 ans (25%). Les 55 ans et plus représentent quant à eux un peu moins d’un quart des Français de l’étranger. »

 

Jean-Louis DELL’ORO, « Depuis la crise, le nombre d’expatriés a explosé en France », Challenges, 14 octobre 2015

La Chine envoie un premier cargo vers l’Europe via l’Arctique (2013)

« Pour la première fois, un navire marchand chinois est en route vers l’Europe par un raccourci polaire, grâce à la fonte des glaces dans l’Arctique. Ce navire, appartenant au géant chinois du fret maritime Cosco, a quitté jeudi 8 août son port de Dalian, dans le nord-est du pays, et devrait atteindre l’Europe en trente-trois jours en empruntant le passage du Nord-Est, qui longe les côtes septentrionales de la Sibérie. […] Ce cargo doit franchir le détroit de Béring le 25 août, avant de commencer sa traversée de l’océan Arctique, cette route maritime du Nord-Est n’étant praticable que l’été […].
La Chine, premier exportateur mondial, porte un grand intérêt à cette nouvelle route maritime, qui lui permet d’éviter les délais du canal de Suez et de réduire de plusieurs milliers de kilomètres ses trajets vers l’Europe, son premier partenaire commercial.
Environ 90 % des échanges commerciaux de la Chine passent par la mer. Pékin espère que le raccourci polaire sera également bénéfique au développement de ses ports du nord-est du pays.
La route maritime du Nord-Est, sur laquelle la Russie facilite la navigation en imposant la location de ses brise-glaces, devrait jouer un rôle croissant dans les échanges internationaux. […]
Conséquence du réchauffement climatique qui accélère la débâcle de la banquise, un passage du Nord-Ouest s’est également ouvert de l’autre côté du pôle Nord, côté canadien. Plus tortueux, il est très mal équipé en infrastructures.
Le trafic dans ces eaux arctiques reste toutefois encore embryonnaire au regard des routes traditionnelles via le canal de Panama (15 000 transits par an) ou de Suez (19 000). Mais le volume de marchandises transportées par la route du Nord-Est devrait se multiplier dans les années à venir : de 1,26 million de tonnes l’an dernier, le trafic passera à 50 millions de tonnes en 2020, selon la Fédération des armateurs norvégiens. »

 

« Pour la première fois, un cargo chinois en route vers l’Europe traverse l’Arctique », article publié sur le site du Monde à partir d’un dépêche AFP, 10 août 2013

Les années 1970 : une décennie décisive dans l’avenir du pétrole du Moyen-Orient (F. ENCEL, 2011)

« Durant ce demi-siècle de développement de la prospection et de la consommation pétrolière s’étendant des années 1920 aux années 1970, l’or noir fut très bon marché pour celui qui l’importait. C’était particulièrement vrai s’agissant du brut du Moyen-Orient qui cumulait trois précieux avantages, être léger et de bonne qualité (l’Arabian light, surtout en Arabie saoudite), être aisément accessible et extractible, enfin être facilement transportable via soit le détroit d’Ormuz, soit des pipe line traversant l’ouest de l’Arabie. […]

Il est universellement admis que la donne change en 1973 avec le premier choc pétrolier ; les pays arabes de l’OPEP […] quadruplent en quelques semaines le prix du baril pendant et après la guerre du Kippour d’octobre (officiellement pour punir l’Occident de son soutien présumé à lsraèl alors confronté à la coalition syro-égyptienne), plongeant celui-ci — énergétiquement gourmand mais largement dépourvu — dans une crise économique dont il ne sortira jamais tout à fait. En quelques années, ce premier choc pétrolier draine vers les pays exportateurs de pétrole — à commencer par l’Arabie saoudite et les petites pétromonarchies du Golfe, ainsi que l’Iran et l’Irak — plus de 1 000 milliards de dollars. Lors du second choc pétrolier de 1979-80, dû simultanément à la chute du Shah d’lran au profit d’une République islamique et au déclenchement subséquent de la guerre Iran-Irak, le cours du baril de brut s’envole à nouveau ; on passe alors de 14$ en novembre 1978 à 35$ en décembre 1980. […]

Or, comment sont gérés ces flux considérables ? A quoi servent-ils ? Quel usage en font les dirigeants présidant aux destinées d’Etats bénéficiant de cette avalanche sans précédent de devises ? L’Irak de Saddam HUSSEIN et l’Iran du Shah modernisent quelque peu leurs infrastructures (réseau de transports notamment), et achètent des armes. Mais Bagdad et Téhéran ne profitent que peu de cet âge d’or du premier choc pétrolier puisque dès 1980 et pour huit années, ils dilapident la manne dans une guerre extrêmement destructrice et budgétivore. Au sein des régimes bédouins du Golfe — tribaux, autoritaires et clientélistes — ni l’agronomie, ni l’industrie, ni la recherche, ni les réseaux de transport et moins encore le high tech ne bénéficient alors des formidables retombées pétrolières. Tout juste certains services — les banques essentiellement — se modernisent-ils. En réalité, nouveaux riches à la tête d’Etats minuscules (sauf l’Arabie, vaste quoique quasi totalement désertique) et très peu peuplés, les familles régnantes adoptent un train de vie excessivement coûteux et engagent des années durant des dépenses somptuaires : hôtels et villas de luxe, aras, casinos, bijoux, bateaux de croisière ou encore avions privés pour les particuliers, et armements lourds pour l’Etat. Dans l’absolu, ces dépenses ne sont pas plus stupides que d’autres, sauf qu’elles apparaissent improductives et consenties pour l’essentiel hors du territoire national. Ainsi, la plus grande part des sommes astronomiques engrangées par un pays comme l’Arabie saoudite (principal exportateur mondial de brut) depuis son premier choc pétrolier de 1973, ont été réinvesties ou purement dépensées… en Occident !

Mais le pire se trouve vraisemblablement ailleurs ; la grande facilité liée aux formidables revenus pétroliers décourage en profondeur le travail, les innovations, les études et la valorisation du savoir, la formation professionnelle, la recherche technologique. Parallèlement, on ne trouve plus de locaux acceptant de travailler aux tâches liées à l’exploitation du pétrole ainsi qu’aux labeurs pénibles de façon générale ; on procède donc au recrutement de centaines de milliers travailleurs asiatiques, masse de travail taillable et corvéable à merci. A ce problème économico-démographique — dans certains émirats la population étrangère sera plusieurs fois supérieure aux locaux — et des milliards de dollars de parts de salaires s’écouleront vers l’Inde, les Philippines et le sud-est asiatique — s’ajoute, plus crucial, celui de la déficience en matière de haute technologie. Car, d’abord, sans motivation ni marché intérieur assez développé, les jeunes cerveaux vont se former en Occident (pour souvent y rester, notamment aux Etats-Unis), ensuite, sans investissements nationaux suffisants, le booster économique, financier et stratégique représenté par le high tech dès les années 1990-2000 passera à côté de ces Etats demeurés mono-exportateurs. […]

En outre la concurrence fait rage. Le nombre de gisements a augmenté dans les années 2000, concurrençant le brut saoudien ou émirati. Par ailleurs, quid de la volonté de grands importateurs de se diversifier ? Les Etats-Unis, qui furent encore de loin en 2010 les premiers consommateurs de pétrole brut avec plus de 600 millions de barils importés, ont ainsi déjà commencé à diversifier leurs sources d’approvisionnement afin de moins dépendre de l’arc d’instabilité chronique moyen-oriental, et de leur fragile allié saoudien en particulier. […] Que se passerait-il si la Chine et peut-être plus tard l’Inde dans son sillage choisissaient également de s’approvisionner à d’autres sources ? »

 

Frédéric ENCEL, « Le pétrole du Moyen-Orient est-il géopolitiquement si précieux ? Réflexions autour d’une contestable centralité économique, stratégique et énergétique », Management & Avenir, 2011/2 (n° 42), p. 281-292

 

L’Inde, un Etat en quête de puissance (Carto, 2014)

« Les  élections  législatives  organisées  entre  le  7  avril  et  le  12  mai  2014  ont  été  saluées pour les nouveaux records qu’elles ont permis d’établir : près de 815 millions d’électeurs étaient  invités  à  voter  dans  «la  plus  grande  démocratie  du  monde»  et  deux  tiers d’entre eux  ont  rempli  ce  devoir  citoyen,  ce  qui fait passer  le taux  de  participation  de 59,7  % en 2009  à  66,3  %.  Autre  fait  sans  précédent,  le  Congrès  national  indien  (INC  en  anglais) – lointain  héritier  du  mouvement  d’indépendance  animé  par  le Mahatma GANDHI  (1869-1948) – […] a enregistré la pire défaite de son histoire […] avec seulement 19,3 % des voix.  […]  Le  grand  vainqueur  du  scrutin  est  le  BJP  (Bharatiya  Janata  Party),  le  parti nationaliste hindou dont la « vague safran » (la couleur de l’hindouisme)  a  submergé  le pays. […] Il s’agit d’un tournant dans l’histoire politique de l’Inde […] le BJP prône en effet une idéologie de l’« hindouité » largement dirigée contre les minorités religieuses. […]

Une  autre  menace  pesant  sur  la  démocratie  indienne  vise  l’état  de  droit.  La corruption a été au cœur de la campagne électorale en raison des scandales qui ont marqué  le  second  mandat  de  Manmohan  SINGH,  notamment  dans  les  secteurs  des télécommunications et des mines. […] L’image de l’Inde – donc son soft power – se trouve remise en cause par des atteintes nouvelles  concernant  la  place  des  minorités  religieuses,  le  respect  de  la  démocratie parlementaire,  la  lutte  contre  les  inégalités,  la  vertu  des  personnalités  politiques  et  la liberté d’expression. […] On rappellera que l’Inde est le pays qui présente le plus important nombre de pauvres au monde : entre 500 millions et 700 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté […] soit entre 40 et 60 % de la population totale. […] Ces atteintes s’ajoutent à d’autres. La montée d’une intolérance d’origine nationaliste hindoue affectait déjà les artistes et les viols suivis d’assassinats dont la presse s’est fait l’écho depuis quelques années ont jeté une lumière crue sur la condition des femmes. Si l’Inde  peut  toujours  compter  sur  Bollywood  pour  redorer  son  blason,  elle  semble  miser davantage sur un hard power qui reste toutefois assez limité. […]

L’Inde est une puissance émergente qui, dans les années 2000, s’est affirmée dans tous les compartiments du jeu international, qu’il s’agisse du hard power ou du soft power, non seulement en raison de ses succès économiques, mais aussi de son arsenal militaire, de   son   dynamisme   démographique   et   de   la   force   de   séduction   de   son   régime démocratique   comme   de   sa   capacité  d’attraction  culturelle.  Comme  d’autres  pays émergents,  elle  semble  toutefois  ne  pas  bien  savoir  à  quelle  fin  utiliser  sa  puissance. D’une part, elle a perdu le guide pour l’action diplomatique que lui avait légué Jawaharlal NEHRU à travers un ensemble de grands principes moraux eux-mêmes hérités de Gandhi.

Le non-alignement n’était pas une politique abstentionniste ; il s’agissait au contraire d’une démarche  courageuse,  comme  la  non-violence. D’autre part, New Delhi hésite entre la poursuite d’un rapprochement  avec  les  États-Unis  amorcé  dans  les  années  2000  et  une diplomatie d’inspiration anti-occidentale dont les BRICS constituent un puissant véhicule. »

 

Christophe JAFFRELOT, revue Carto n° 24, juillet-août 2014

Mondialisation et régionalisation des flux migratoires

« Dans  un  monde  peuplé  de  7  milliards  d’habitants, 1  milliard  sont  en  situation  de  mobilité,  qu’il s’agisse  de  migrations  internes  (75 %  des  cas)  ou  internationales  (25  %).  Ces  dernières  n’ont cessé  de  croître  au  cours  des  quarante  dernières  années :  elles  concernaient  77  millions d’individus  en  1975,  150  à  la  fin  du  siècle  dernier,  190  au  début  du  nouveau  millénaire  et  244 millions aujourd’hui. Elles présentent des configurations différentes et les migrants actuels se sont diversifiés. Aux traditionnelles migrations Sud-Nord (famille, travail, asile) s’ajoutent les migrations Sud-Sud  (travail  et  asile),  les  migrations  Nord-Nord  (expatriés  qualifiés)  et  les  migrations  Nord-Sud  (seniors  en  quête  de  soleil  et  expatriés).  Le  Sud  est  devenu  une  région  d’émigration  mais aussi d’immigration et de transit.

En  2050,  la  population  mondiale  devrait  atteindre  9  à  10  milliards  d’habitants,  dont  la  moitié d’Asiatiques et un quart d’Africains. En Europe, le vieillissement démographique va certainement se traduire par une demande accrue de main-d’œuvre qualifiée et non qualifiée, notamment dans le secteur des soins aux personnes âgées, tandis que le nombre de personnes venues poursuivre leurs   études   continuera   d’augmenter,   constituant   une   importante   source   de   main-d’œuvre qualifiée.    Autrement  dit,  les  migrations  ne  sont  pas  près  de  s’arrêter :  en  2015,  les  envois  de fonds vers les pays en développement ont dépassé 500 milliards de dollars.

L’ouverture  des  frontières,  appelée  à  devenir  l’une  des  questions  majeures  du  XXIe  siècle, demeure pour certains une utopie, pour d’autres un objectif susceptible de mettre fin aux tragédies des milliers de clandestins qui meurent aux portes des frontières des pays riches, ainsi qu’à toutes les  formes  de  sous-citoyenneté  induites  par  la  condition  de  sans-papiers.  […]  Des  espaces  de circulation   régionale   se   dessinent   aujourd’hui,   correspondant   aux   systèmes   migratoires régionalisés  qui  se  sont  spontanément  mis  en  place.

Ainsi,  dans  le  bassin  méditerranéen,  par exemple,  la  création  d’un  tel  espace  permettrait  des  complémentarités  démographiques  et  de main-d’œuvre.  […]  Mais  le  Vieux  Continent  restera-t-il  attractif  face  aux  États-Unis  ou  au Canada ?  Les  BRICS  (Brésil,  Russie,  Inde,  Chine,  Afrique  du  Sud),  de  leur  côté,  attirent  et recherchent  des  projets  pour  lesquels  l’immigration de  créateurs,  de  chercheurs,  d’innovateurs serait encouragée et donc légale. D’autres espaces de circulation régionaux ont été créés au Sud, mais ils fonctionnent mal ou ont cessé d’exister, du fait des crises politiques. »

 

Catherine WIHTOL DE WENDEN, Atlas des migrations, Paris, Autrement, 2016, p. 10-11

Le décollage économique de l’Inde à partir des années 1980

« Le décollage économique de l’Inde commence dans les années 1980. Sur cette période, la croissance dépasse pour la première fois les 5%, grâce à la révolution verte accomplie dix ans plus tôt. Les mesures adoptées en 1991 vont accélérer le rythme. Cette année-là, le pays, confronté à une crise des paiements, est contraint de libéraliser son économie pour obtenir l’aide du Fonds monétaire international (FMI). C’est la fin du système « licence raj », ou « permis roi », par lequel chaque entreprise devait obtenir des autorisations administratives pour importer, exporter ou démarrer une nouvelle production. L’Inde sort de longues décennies d’une économie administrée et planifiée. La hausse du produit intérieur brut (PIB), à son apogée au début des années 2000, a d’abord profité aux services, notamment informatiques. Fait unique dans l’histoire du développement, l’Inde a connu la révolution des services avant de connaître celle de l’industrie.
Des îlots d’excellence apparaissent ici ou là, comme l’industrie pharmaceutique ou automobile, mais, dans son ensemble, le secteur manufacturier enregistre de piètres performances. Les raisons sont nombreuses : manque d’infrastructures, difficulté à acquérir des terrains pour construire des usines, rigidité de la législation du travail, bureaucratie rampante et parfois tatillonne, corruption. […]
Le secteur tertiaire est incapable d’absorber à lui seul les 300 millions d’Indiens qui s’apprêtent à entrer sur le marché du travail d’ici à 2030, ni la main-d’œuvre qui doit quitter une agriculture au poids économique déclinant. […]
À quelques kilomètres des campus informatiques rutilants de Bangalore […], sur des centaines d’hectares, des millions de roses sont cultivées chaque année, principalement destinées à l’exportation. […] Le secteur horticole, est devenu, en Inde, le moteur de la croissance du secteur agricole, avec une production qui a presque doublé en dix ans. Outre les roses, l’Inde est devenue le premier producteur d’épices au monde et a entrepris de protéger les plantes médicinales convoitées par les laboratoires pharmaceutiques. »

 

Julien BOUSSOU, « Les niches de l’excellence de l’industrie », Le Monde, hors-série « L’Inde, le réveil », janvier 2014, p. 52 à p. 54

États-Unis et Arabie Saoudite : les « liens du pétrole » depuis 1945

Le 14 février 1945, le président des États-Unis Franklin Delano ROOSEVELT […] propose au régime saoudien le soutien américain et la garantie de la sécurité de son territoire contre l’exploitation de ses richesses pétrolières. Le roi accepte d’attribuer des concessions pétrolières à la société ARAMCO (Arabian American Oil Company), contrôlée principalement par des compagnies américaines, sur 1 500 000 km² pour une période de soixante ans. […] Les États-Unis peuvent quant à eux contrôler les ressources saoudiennes et s’appuyer sur un allié de poids dans la région. En effet, le pétrole prend une importance considérable pour la croissance économique américaine et le Moyen-Orient devient progressivement le centre de l’industrie pétrolière. Les intérêts entre les deux pays convergent donc dans les années 1940. Le rapprochement entre les deux pays se renforce tout au long de la Guerre Froide, période durant laquelle l’Arabie Saoudite devient un allié important contre la propagation du communisme dans la région […]
Le gouvernement saoudien comprend que l’or noir constitue un atout essentiel pour l’avenir de son pays qui détient 42 % des réserves mondiales. Ses champs pétroliers lui assurent encore un siècle d’exploitation. L’Arabie Saoudite devient le premier producteur et le premier exportateur mondial de pétrole brut […]. A partir de 1972, le gouvernement [saoudien] étend son emprise sur l’ARAMCO […] Le pays prend alors en charge l’ensemble de l’exploitation du pétrole, de la prospection à son acheminement, et assure à l’Occident un approvisionnement en pétrole à bas prix. Il est le seul pays producteur à pouvoir influer directement sur le cours du pétrole : en effet, grâce à ses réserves pétrolières, il peut augmenter très rapidement sa production et avoir un impact sur les prix du pétrole. L’Arabie Saoudite peut ainsi équilibrer les cours du baril en cas de besoin. Elle joue donc un rôle majeur dans le cadre de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) créée en 1960 […]
Dans les années 1990, la dynastie saoudienne est de plus en plus critiquée par certains milieux d’affaires et d’intellectuels, par des jeunes universitaires et surtout par des milieux d’extrémistes religieux pour son alliance avec les États-Unis. […] En novembre 1995, cinq Américains sont victimes d’un attentat à Ryad. Le 25 juin de l’année suivante, la base aérienne de Khobar est également la cible d’une attaque entrainant la mort de 19 Américains. Les attentats du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers à New York et contre le Pentagone jettent un froid dans les relations américano-saoudiennes. 15 des 19 terroristes identifiés sont de nationalité saoudienne. L’Arabie est alors perçue par l’opinion publique américaine comme une terre d’extrémisme religieux, un foyer du terrorisme international et la méfiance s’installe.
Mais en tant que premier consommateur de pétrole au monde, les Etats-Unis ne peuvent se détacher réellement de l’Arabie Saoudite qui représente un allié économique et stratégique de taille dans la région. Le pétrole reste donc un enjeu essentiel pour les deux pays […] Malgré l’instabilité de la région, le Moyen-Orient détient 65,4 % des réserves mondiales et fournit 41,4 % des exportations. Les Etats-Unis ont alors un réel intérêt à « pacifier » la région et à maintenir de bonnes relations avec son allié traditionnel saoudien.

 

Lisa ROMEO, « Etats-Unis et Arabie Saoudite : les liens du pétrole de 1945 à nos jours », Les clés du Moyen-Orient, 17 septembre 2010
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