Simone VEIL évoque « le grand silence »

Dernière d’une famille de quatre enfants (elle a un frère et deux sœurs, Madeleine – surnommée Milou – et Denise), Simone VEIL est déportée à Auschwitz en 1944. Ses parents et son frère mourront dans les camps. Dans son autobiographie parue en 2007, elle raconte son retour en France.

 

« Dès le retour des camps, nous avons ainsi entendu des propos plus déplaisants encore qu’incongrus, des jugements à l’emporte-pièce, des analyses géopolitiques aussi péremptoires que creuses. Mais il n’y a pas que de tels propos que nous aurions voulu ne jamais entendre. Nous nous serions dispensés de certains regards fuyants qui nous rendaient transparents. Et puis, combien de fois ai-je entendu des gens s’étonner: « Comment, ils sont revenus? Ça prouve bien que ce n’était pas si terrible que ça. » Quelques années plus tard, en 1950 ou 1951, lors d’une réception dans une ambassade, un fonctionnaire français de haut niveau, je dois le dire, pointant du doigt mon avant-bras et mon numéro de déportée, m’a demandé avec le sourire si c’était mon numéro de vestiaire! Après cela, pendant des années, j’ai privilégié les manches longues. […]

Le départ de DE GAULLE en janvier 1946 ne m’était pas apparu comme une catastrophe nationale. Il avait tellement voulu jouer la réconciliation entre les Français qu’à mes yeux les comptes de l’Occupation n’étaient pas soldés. Au procès de LAVAL, comme à celui de PETAIN, il n’y avait pas eu un mot sur la déportation. La question juive était complètement occultée. Du haut au bas de l’État, on constatait donc la même attitude: personne ne se sentait concerné par ce que les juifs avaient subi. […]

Pendant longtemps, [les déportés] ont dérangé. Beaucoup de nos compatriotes voulaient à tout prix oublier ce à quoi nous ne pouvions nous arracher ; ce qui, en nous, est gravé à vie. Nous souhaitions parler, et on ne voulait pas nous écouter. C’est ce que j’ai senti dès notre retour, à Milou et à moi : personne ne s’intéressait à ce que nous avions vécu. En revanche Denise, rentrée peu avant nous avec l’auréole de la Résistance, était invitée à faire des conférences. […]

La bonne mesure est impossible à trouver […]. Parler de la Shoah, et comment ; ou bien ne pas en parler, et pourquoi ? Eternelle question. [Les résistants] sont dans la position des héros, leur combat les couvre d’une gloire qu’accroît encore l’emprisonnement dont ils l’ont payée ; ils avaient choisi leur destin. Mais nous, nous n’avions rien choisi. Nous étions des victimes honteuses, des animaux tatoués. »

 

Simone VEIL, Une vie, Stock, 2007.

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