Les transformations de la puissance américaine dans l’après-guerre froide (1991)

« Les Américains ont élu George BUSH pour qu’il ne change rien à rien. Ils voulaient un leader prudent, fidèle au statu quo qui empêche les États-Unis de continuer à perdre de leur influence dans le monde. Quand il a commencé son mandat, on ne parlait que du « déclin » de l’Amérique sous un président « mollasson » qui rechercherait le compromis dans le moindre conflit. L’histoire en a décidé autrement.
L’effondrement de l’Union soviétique a fait des États-Unis la seule superpuissance mondiale. Saddam HUSSEIN a commis l’erreur de choisir le moment où Washington était libéré du risque de confrontation nucléaire avec Moscou pour envahir et annexer le Koweït, puis pour défier George BUSH. A l’heure où j’écris, les soldats irakiens au Koweït paient cher ce mauvais calcul, BUSH, ce guerrier imprévu, cet habile diplomate, s’est fixé un objectif encore plus ambitieux que de mener une coalition de 28 nations vers la libération de l’émirat. Il a promis à ses compatriotes et à ses partenaires que la victoire serait le premier pas, fondamental, vers l’instauration d’un « nouvel ordre mondial ». […]
Le débat sur l’éventualité de la guerre dans le Golfe a révélé que la blessure du Vietnam, quinze ans après la chute de Saigon, était toujours très profonde. Les peurs, la culpabilité et l’antimilitarisme que le Vietnam a imprimés à la société américaine ont même amené certains à se demander avec sérieux – parfois avec angoisse – si la seule superpuissance du monde et ses principaux alliés, combattant ensemble avec le soutien de l’ONU, pouvaient l’emporter sur un pays arabe de… 8 millions d’habitants. Les batteries de missiles antimissiles Patriot, les bombes à guidage laser et les missiles de croisière lancés des navires ont rappelé au monde (et aux Américains) que la technologie des États-Unis était bel et bien encore là. Les Américains jubilaient devant la « précision chirurgicale » de leur missile de croisière […].
Si les Américains ont soutenu la guerre de BUSH contre Saddam, ce n’est pas parce qu’ils tenaient à fonder un nouvel ordre mondial dans lequel ils monteraient la garde partout, contre tous les dictateurs qui feraient subir des horreurs à de pauvres innocents. S’ils l’ont soutenue, c’est justement pour le contraire. Pour adresser un message à ceux qui seraient tentés d’imiter le raïs [titre donné à certains chefs politiques dans le monde arabe] de Bagdad et les dissuader d’envahir leurs voisins.
En comparant Saddam à HITLER, BUSH a voulu dire que le leader irakien représentait une forme de mal exceptionnellement virulente et agressive, qu’il fallait contenir à l’intérieur de ses frontières nationales ou détruire. La grande leçon de l’opération Tempête du désert – et c’est le sens du futur nouvel ordre mondial – c’est que les membres de la communauté internationale, dorénavant, agiront contre des dirigeants si violents plus vite qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici, et de concert. Cela signifie également que l’on doit parvenir à des arrangements de sécurité collective à l’échelle du monde, et non plus à celle des blocs, et à une redéfinition du contrôle des armements qui limite strictement les transferts de technologies dangereuses au Tiers-monde. […] »

 

Article du journaliste américain Jim HOAGLAND du 28 février 1991 cité dans « Les Etats-Unis : la puissance et le doute », Les Cahiers de l’Express, juillet 1992.

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