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Qui peut arrêter la Chine ? (C dans l’air, 4 janvier 2019)


C dans l’air (France 5), 4 janvier 2019.

Les intervenants se penchent sur les forces et les faiblesses de la puissance chinoise, alors que Pékin s’affiche sur le devant de la scène internationale en ce début d’année 2019 par ses provocations vis-à-vis de Taïwan et ses succès dans sa politique spatiale (alunissage d’un module sur la face cachée de la Lune) et militaire (explosion de la plus puissante bombe non-nucléaire).

XI Jinping considère la réunification entre la Chine et Taïwan comme « inévitable » (2 janvier 2019)

Laura ANDRIEU, « Pour Xi Jinping, la réunification entre la Chine et Taïwan est « inévitable », Le Figaro.fr, 2 janvier 2019.

 

Ce mercredi, le leader chinois XI Jinping a commémoré de façon offensive le quarantième anniversaire de l’ouverture entre la Chine et Taïwan – en 1979, DENG Xiaoping réduit les menaces sur Taïwan et tend la main au gouvernement insulaire. Dans son discours, Mr XI a affirmé que « la Chine doit être réunifiée et elle le sera« , n’excluant pas le recours à la force sans avancer plus de précisions.

Il ne s’agit pas d’une rupture historique, dans la mesure où XI Jinping accentue depuis plusieurs années la pression sur Taipei. En cause, la politique de la présidente taïwanaise TSAI Ing-wen (membre du parti démocrate progressiste, le DPP), peu conciliante vis-à-vis des desiderata de Pékin. Par exemple, le DPP rejette le Consensus de 1992, accord stipulant que la Chine continentale et Taïwan appartiennent à une « Chine unique ». XI Jinping suspecte TSAI Ing-wen de vouloir proclamer officiellement l’indépendance taïwanaise (brandissant la menace de la « punition de l’histoire » le 20 mars 2018, voir vidéo ci-dessous), a déjà pris des mesures de rétorsions, tente de favoriser la victoire du Guomindang (nationalistes) aux élections de 2020 et s’emploie depuis quelques années à arracher des alliés diplomatiques de Taïwan qui reconnaissait l’île comme la seule Chine légitime (Sao Tomé en 2016, Panama en 2017, République dominicaine, Burkina Faso et Salvador en 2018).

La veste Mao, histoire d’un symbole politique et culturel

François HOURMANT, « La longue marche de la veste Mao. Révolution des apparences et apparences de la Révolution », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n°121, janvier-mars 2014, p. 113-131.

 

Portrait de Mao ZEDONG (1963) portant sa célèbre veste au col si particulier.

Étudier le vêtement iconique de Mao ZEDONG pour aborder les caractères et les mutations de la puissance chinoise, ainsi que son rapport au monde, pourrait paraître incongru. Or, François HOURMANT rappelle dès le début de son article la tendance historiographique qui pousse les historiens du politique à prendre au sérieu

x le vêtement comme objet d’étude (cf. Christine BARD, Une histoire politique du pantalon, Paris : Seuil, 2010). A la fin des années 1980, Daniel ROCHE considérait déjà la dimension politique des vêtements, « adjuvants incontournables de toutes les procédures de « mise en scène d’un pouvoir » (La Culture des apparences : une histoire du vêtement, XVIIe-XVIIIe siècle, Paris : Seuil, 1989, p. 11), empruntant par là des conceptualisations des sciences sociales (de Roland BARTHES à Pierre BOURDIEU).

 

La veste Mao fait partie du « vestiaire du maoïsme », du « triptyque iconique de la Grande Révolution culturelle prolétarienne » (p. 115), au même titre que les portraits de Mao et que le Petit livre rouge (recueil de citations, pensées, slogans et autres formules idéologiques). La veste Mao – ou « col Mao » – est une traduction occidentale impropre qui annonce déjà le destin du vêtement en Europe. Le terme chinois, « costume Zhongshan », indique que cet uniforme a d’abord été popularisé par le nationaliste Sun YAT-SEN (connu sous le nom de Sun Zhongshan en Chine) après la révolution de 1911. Voulant rompre avec le régime précédent, celui-ci choisit cette tenue décontractée portée dans la province du Guangdong (sud-est de la Chine). Mao ZEDONG la reprend ensuite et la charge d’une dimension symbolique et politique : « les quatre poches de la veste figurent les quatre principes cardinaux : l’honnêteté, la justice, la propriété et l’humilité ; les cinq boutons sont les cinq branches (yuans) du gouvernement (les fonctions exécutive, législative et judiciaire ainsi que le pouvoir de contrôle et d’examen) dans la Constitution de la République populaire de Chine ; les trois boutons de manchette stylisent les trois principes du peuple formulés par Sun YAT-SEN : le nationalisme, la démocratie et le bien-être du peuple » (p. 116-117). L’uniforme ne peut donc pas se résumer à son simple col (un petit col droit fermé avec un bouton sur le devant) et mêle une tradition paysanne chinoise et des emprunts militaires occidentaux (sobriété, épure que l’on retrouve dans la Wehrmacht ou l’Armée rouge soviétique). La veste est déclinée en trois couleurs « qui renvoient à la segmentation de la société chinoise » (p. 117) : bleue pour les travailleurs et paysans, grise pour les cadres urbains, verte pour l’Armée populaire de libération et les gardes rouges.

Ce vêtement devient un outil de l’emprise totalitaire du régime communiste chinois, particulièrement pendant la Révolution culturelle à partir de 1966. Elle participe à la création d’un homme nouveau voulue par Mao. Même s’il n’est pas explicitement imposé à la population, il devient une norme qui doit conduire à une uniformisation de classe et de genre (c’est un vêtement unisexe) des Chinois. L’uniforme devient l’horizon pour une jeunesse placée aux avant-postes par le régime qui souhaite faire table rase du passé (Mao avançant : « sans destruction, pas de construction »), en témoigne le premier des seize points de la circulaire du 8 août 1966 énonçant : « Il faut détruire les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes, les vieilles habitudes ». Les Gardes rouges se mirent alors en chasse aux « vieux habits », recherchant les individus à l’apparence « anormale » ou révolue : vêtements occidentaux (signe de l’ancienne oppression), maquillage, bijoux, et même « coiffures jugées peu orthodoxes ». Ainsi, le 21 décembre 1966, les Gardes rouges rassemblèrent ostensiblement leur butin à Pékin : deux millions de pièces de vêtements non conformes furent exposées au public.

La réalité de l’encadrement violent imposé durant la Révolution culturelle (qui fera, au moins, plusieurs centaines de milliers de morts) a un temps été niée par les voyageurs occidentaux, plus nombreux à entrer en Chine populaire dans les années 1970. La veste Mao, austère, brute et « bon marché », devient, aux yeux de nombre d’intellectuels européens, le symbole d’une « société remodelée par la pensée de Mao Zedong et par les trois qualités de l’homme nouveau chinois : humilité, austérité et égalité » (p. 121). Comme le béret du Che, la veste Mao « fait partie de la garde-robe/du dress-code de la contestation » (p. 123). Portée, entre autres, par certains étudiants européens révoltés (en mai 1968 par exemple), elle revêt une signification totalement différente, devenant une marque de provocation et de révolte, mais aussi, au même titre que Le Petit livre rouge, un signe de ralliement à la cause chinoise (dans un contexte intellectuel et estudiantin de sinophilie).

La veste et le col Mao ont été réappropriés par la mode occidentale depuis les années 1970.

La veste est ensuite réappropriée par les couturiers occidentaux et par plusieurs icônes de la mode et des arts (Brigitte BARDOT et Alain DELON entre autres). La revue Vogue consacre, dès septembre 1967, un article au phénomène. Fasciné par la Chine, Pierre CARDIN est le premier couturier français à intégrer le col Mao dans ses collections en 1968. Cette démarche n’est ici plus révolutionnaire, mais simplement esthétique. Le vêtement « se dépolitise » (p. 127) finalement dans le monde de la mode, chez Emanuel UNGARO (1975) ou encore Yves SAINT-LAURENT (1977). « La vareuse maoïste devient progressivement un classique de la haute couture » (p. 128), se démocratisant même en entrant dans les pages des catalogues de vente par correspondance (comme les 3 Suisses). François HOURMANT termine son article en soulignant l’« étrange chassé-croisé qui marque un processus […] de désinvestissement idéologique » (p. 129-130) : alors que la veste Mao a été progressivement mise au placard par les dirigeants chinois après la mort du « Grand timonier » (1976), elle reste une source d’inspiration pour les couturiers occidentaux.

François HOLLANDE donne une image partiale de la Chine (2014)

Aujourd’hui, c’est la Chine et la France qui se retrouvent une fois encore. Les liens qui unissent nos deux pays s’inscrivent loin dans notre histoire. […] Et dans ce long récit, un acte plus important que tout autre a été posé le 27 janvier 1964. […] Là, le général DE GAULLE avait raccourci pour mieux forcer sa pensée et il avait ainsi écrit : « Le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République populaire de Chine ont décidé, d’un commun accord, d’établir des relations diplomatiques ». […]

50  ans  plus  tard,  nous  pouvons  aussi  mesurer  le  chemin  parcouru.  La  Chine,  sous l’impulsion de DENG Xiaoping, a pris la voie de la réforme et de l’ouverture. Elle est devenue  en  30 ans  la  deuxième  puissance  économique  du  monde,  un  grand  pays scientifique avec plus d’un tiers des ingénieurs formés chaque année dans le monde. […] La Chine, c’est également la troisième nation à avoir conquis la Lune. La Chine, elle est portée par la dynamique d’abord de son émergence, ensuite de son influence. Et elle poursuit un développement à un rythme très rapide. […]

Alors, la France, elle veut encore renforcer sa relation avec la Chine. […] Aujourd’hui, 1 500 000 Chinois visitent la France chaque année […]. Nous avons aussi une chance qui est de partager une communauté chinoise ici, en France, et je la salue. Plus de 600 000 personnes qui sont particulièrement dynamiques et qui vous ont réservé un très bon accueil. Et puis il y a ces Français qui se sont installés en Chine soit pour y faire leurs études – de plus en plus nombreux –, soit pour y créer une activité, y investir, y commercer et qui sont nos meilleurs vecteurs pour prolonger, promouvoir nos relations et notre amitié.

Alors,  50  ans  après  cette  décision  historique,  qu’est-ce  que  nous  avons  à  faire ensemble ? Quels défis nous pouvons relever ? Le premier, c’est la paix. C’était d’ailleurs ce que voulait le général  DE GAULLE,  ce  que voulait aussi le président MAO Zedong à ce moment-là où la Guerre froide avait saisi le monde  […].  Nous  sommes  attachées,  la  Chine  et  la  France,  à  l’indépendance,  à  la souveraineté.   Nous   avons   aussi,   vis-à-vis   des   organisations   internationales,   à commencer  par  l’ONU,  le  plus  grand  respect  parce  que  nous  sommes  membres permanents  du  Conseil  de  sécurité  et  que  nous  ne  nous  opposons  pas  aux  résolutions quand  elles  permettent  de  trouver  une  issue  à  des  conflits  qui,  depuis  trop  longtemps, bouleversent les équilibres du monde […]. La  Chine  et  la  France  regardent  au-delà de leurs propres continents et c’est pourquoi nous sommes solidaires de l’Afrique. La Chine y investit depuis longtemps, y travaille, y construit […]. Le second défi, c’est la croissance. J’allais dire, le vôtre, c’est de la maîtriser parce que vous êtes sur des rythmes considérables de progression de l’activité : 7 %  par  an,  ce sont les mauvaises années ; 10 % par an, ce sont les moyennes. […] Je  rappelle  ici  que  d’ici  2020,  plus  de  200  villes  chinoises  dépasseront  le  million d’habitants. Et là, il y a des besoins considérables que nos entreprises ici présentes peuvent satisfaire. […] Il  y  a  17  ans,  la  Chine  représentait  3 % de l’économie mondiale, aujourd’hui elle en représente 12 %. Il y a 17 ans, l’euro n’existait pas, aujourd’hui c’est la monnaie unique de 18 pays européens et la première devise en circulation dans le monde. »

 

Extraits  du  discours prononcé  par  le  président  de  la  République François HOLLANDE à l’occasion de la visite d’État  du  président  chinois  XI Jinping, le 27 mars 2014

Les mutations de la Chine dans les années 1980 analysées par deux journalistes français

« Aujourd’hui la Chine, après être passée de l’alliance de droit avec l’URSS contre les États-Unis à une alliance de fait avec les États-Unis contre l’URSS, a détendu ses relations avec celle-ci, sans compromettre vraiment celles qu’elle entretient avec l’Amérique. […]
D’une manière générale, la Chine donne de toute évidence la priorité à son renforcement interne et ne se pose plus, comme pendant les années 60, en Mecque du véritable communisme et en inspiratrice de nombreux mouvements révolutionnaires du tiers monde. Cette attitude n’est pas incompatible, bien au contraire, avec une certaine ouverture, notamment commerciale, indispensable en
tout état de cause à la modernisation économique et sociale du pays. […]
Régnant sur l’État le plus peuplé du globe, et de beaucoup, les successeurs des Ming et de MAO se doivent certes, d’abord, d’assumer la cohésion interne de leur pays. L’ouverture ne peut être, dans ces conditions, que lente. Mais il suffirait qu’elle s’amorce pour de bon pour avoir une portée considérable.
C’est dans ce contexte que l’accélération des échanges, après la mort de MAO Zedong, en 1976, doit retenir l’attention. Même si la part de la Chine dans le commerce mondial demeure infime, le fait est qu’elle a progressé de 20% par an entre 1978 et 1981. »

 

André FONTAINE et Pierre LI, Sortir de l’hexagonie, Paris, 1984

DENG Xiaoping analyse la situation du monde en 1974

En avril 1974, DENG Xiaoping, alors vice-premier ministre et chef de la délégation de la Chine à l’ONU, prononce ce discours critique à l’ONU, connu comme la présentation de sa « théorie des trois mondes ».

 

« Monsieur le président,

La session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies concernant les problèmes des matières premières et du développement, sur l’initiative du président du Conseil de la Révolution de la République algérienne démocratique et populaire Houari BOUMEDIENE et avec l’appui de l’écrasante majorité des pays du monde, a inauguré ses travaux avec succès.

C’est la première fois depuis sa fondation, il y a 29 ans, que l’ONU tient une session spéciale consacrée à l’examen de cet important problème qu’est la lutte contre l’exploitation et le pillage impérialistes, pour modifier les rapports économiques entre nations. Cela reflète les profonds changements intervenus dans la situation internationale.

Le gouvernement chinois salue chaleureusement l’ouverture de cette session. Il souhaite qu’elle contribue, de façon positive, à renforcer la solidarité entre les pays en voie de développement, à sauvegarder leurs droits et intérêts économiques nationaux et à promouvoir la lutte des peuples partout contre l’impérialisme et, en particulier, contre l’hégémonisme.

Actuellement, la situation internationale s’avère très favorable aux pays en voie de développement et aux peuples du monde. L’ordre ancien, basé sur le colonialisme, l’impérialisme et l’hégémonisme, se voit ébranlé et miné chaque jour davantage. Les rapports internationaux sont en mutation violente. Le monde entier connaît des bouleversements, il n’est pas tranquille. Cette situation est marquée, pour reprendre une expression chinoise, par « de grands bouleversements sous le ciel ».

Ces « bouleversements » sont une manifestation de l’exacerbation continuelle des diverses contradictions fondamentales qui existent dans le monde d’aujourd’hui. Ils accélèrent la désagrégation et la décadence des forces réactionnaires et pourries, en même temps qu’ils stimulent la prise de conscience des forces populaires montantes et contribuent à la croissance de leur puissance.

Dans cette situation caractérisée par « de grands bouleversements sous le ciel », les diverses forces politiques dans le monde, par suite d’un affrontement et d’une lutte de longue haleine, ont connu des divisions et regroupements intenses. Une série de pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ont successivement accédé à l’indépendance, ils jouent un rôle grandissant dans les affaires internationales.

Le camp socialiste, qui avait existé pendant un temps après la Seconde Guerre mondiale, a déjà cessé d’être, avec l’apparition du social-impérialisme. Sous l’effet de la loi de l’inégalité du développement du capitalisme, le bloc impérialiste occidental s’est également désagrégé.

A en juger par les changements survenus dans les relations internationales, notre globe comporte maintenant, en fait, trois parties, trois mondes qui sont à la fois liés mutuellement et contradictoires entre eux. Les États-Unis et l’Union soviétique forment le premier monde ; les pays en voie de développement d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et des autres régions, le tiers monde ; et les pays développés se trouvant entre les deux, le second monde.

Les deux superpuissances, les États-Unis et l’Union soviétique, tentent, mais en vain, de s’assurer l’hégémonie mondiale. Elles cherchent, par divers moyens, à placer sous leur contrôle respectif les pays en voie de développement d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ; et en même temps, elles malmènent les pays développés dont le potentiel est inférieur au leur.

Les deux superpuissances, les plus grands exploiteurs et oppresseurs internationaux de notre époque, constituent le foyer d’une nouvelle guerre mondiale. Toutes deux disposent d’importantes quantités d’armes nucléaires. Elles se lancent dans une course effrénée aux armements, font stationner des troupes aux effectifs considérables hors de leurs frontières et établissent partout des bases militaires, menaçant ainsi l’indépendance et la sécurité de tous les autres pays. Elles ne cessent de soumettre les autres États à la mainmise, à la subversion, à l’intervention et à l’agression. Toutes deux se livrent, sur le plan économique, à l’exploitation des autres nations, au pillage de leurs richesses et à la spoliation de leurs ressources.

A propos des vexations infligées à autrui, la superpuissance qui arbore l’enseigne du socialisme se montre particulièrement perfide. Elle a envoyé des troupes occuper la Tchécoslovaquie, son « allié », et fomentée une guerre pour démembrer le Pakistan. Elle ne tient pas sa parole et n’agit en aucun cas à la loyale. Cette superpuissance ne recherche que ses intérêts et, pour y parvenir, elle ne recule devant rien.

Les pays développés situés entre les superpuissances et les pays en voie de développement présentent des cas complexes. Certains d’entre eux maintiennent jusqu’à ce jour des rapports colonialistes sous diverses formes avec des pays du tiers monde ; le Portugal, par exemple, continue même d’exercer sa domination coloniale barbare. Cet état de choses doit être redressé.

Dans le même temps, ces pays développés souffrent tous, à des degrés différents, de la mainmise, de la menace ou des vexations de l’une ou l’autre superpuissance ; parmi eux, il y en a qui on en fait été réduits par une superpuissance à l’état de dépendance, sous la couverture de la prétendue « grande communauté ». Tous ces pays demandent, à tel ou tel degré, à s’affranchir de l’asservissement ou du contrôle des superpuissances et à préserver leur indépendance nationale et l’intégrité de leur souveraineté.

Les nombreux pays en voie de développement ont été pendant longtemps victimes de l’oppression et de l’exploitation du colonialisme et de l’impérialisme. Ils ont conquis l’indépendance politique ; cependant, ils se trouvent confrontés, sans exception, à la tâche historique de liquider les forces résiduelles du colonialisme, de développer l’économie nationale et de consolider l’indépendance nationale.

Ces pays s’étendent sur de vastes territoires, où vit une population très nombreuse et où les ressources naturelles sont en abondance. Les plus cruellement opprimés, ils nourrissent un désir des plus ardent de s’opposer à l’oppression, d’acquérir la libération et d’œuvrer pour le développement. Dans la lutte pour la libération et l’indépendance nationales, ils témoignent d’une puissance prodigieuse sans pareille et remportent continuellement des victoires éclatantes. Ils constituent la force motrice révolutionnaire qui fait avancer la roue de l’histoire universelle, de même que la force principale dans la lutte contre le colonialisme, l’impérialisme et, en particulier, contre les superpuissances.

Des contradictions inconciliables opposent les deux superpuissances puisqu’elles se disputent l’hégémonie mondiale ; ou tu l’emportes sur moi, ou c’est moi qui l’emporte sur toi. Le compromis et la collusion entre elles ne peuvent qu’être partiels, temporaires et relatifs, tandis que leur rivalité est générale, de longue durée et absolue. La soi-disant « réduction équilibrée des forces armées » et la soi-disant « limitation des armements nucléaires stratégiques » ne sont, en fin de compte, qu’un pur verbiage. En réalité, il ne peut y avoir ni « équilibre » ni « limitation ». Il se peut que les deux superpuissances parviennent à certains accords, mais de tels accords ne sont que des choses superficielles et trompeuses, sous le couvert desquelles elles se lancent, au fond, dans une rivalité plus grande encore.

La rivalité entre les superpuissances s’étend partout dans le monde. Sur le plan stratégique, le point clé de leur rivalité, c’est l’Europe, où elles se trouvent en affrontement intense depuis de longues années. Par ailleurs, leur dispute s’accentue au Moyen-Orient, en Méditerranée, dans le golfe Persique, dans l’océan Indien comme dans la région du Pacifique. Elles prêchent journellement le désarmement ; mais en fait, il se ne passe un seul jour sans qu’elles ne procèdent à l’expansion des armements. Tous les jours, elles parlent de « détente » mais créent en fait la tension. Là où elles portent leur rivalité, il y a des bouleversements.

Tant qu’existeront l’impérialisme et social-impérialisme, notre planète ne saurait absolument pas connaître la tranquillité ni la paix dite durable ; ou bien ce sont eux qui entreront la guerre l’un contre l’autre, ou bien ce sont les peuples qui se dresseront pour la révolution. Comme l’a fait ressortir le président MAO Zedong, « le danger d’une nouvelle guerre mondiale demeure et les peuples du monde doivent y être préparés. Mais aujourd’hui, dans le monde, la tendance principale, c’est la révolution ».

Les deux superpuissances se sont créé elles-mêmes leurs antagonistes. Leurs agissements sont ceux de grands pays qui malmènent des petits pays, ceux de pays forts qui humilient des pays faibles, et ceux de pays riches que oppriment des pays pauvres ; ils se heurtent à une résistance énergique de la part du tiers monde et des peuples de tous les pays. Les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ont obtenu sans discontinuer de nouvelles victoires dans leur lutte contre le colonialisme, l’impérialisme et, en particulier, contre l’hégémonisme.

Les peuples d’Indochine continuent à faire progresser leur lutte contre l’agression de l’impérialisme américain, pour la libération nationale. Les peuples des pays arabes et de Palestine, au cours de la quatrième guerre moyen-orientale, ont rompu l’emprise des deux superpuissances, renversé la situation « ni guerre, ni paix » et remporté une grandiose victoire sur l’agresseur israélien. La lutte des peuples africains contre l’impérialisme, le colonialisme et la discrimination raciale gagne en profondeur.

La République de Guinée-Bissau est née glorieusement dans les flammes ardentes de la lutte armée. Les peuples du Mozambique, de l’Angola, du Zimbabwe, de Namibie et d’Azanie développent avec vigueur la lutte armée et le mouvement de masse contre la domination coloniale portugaise et le racisme blanc en Afrique du Sud et en Rhodésie du Sud. La lutte que des pays latino-américains avaient engagée les premiers pour préserver leur droit sur la mer s’est d’ores et déjà transformée en une lutte contre l’hégémonie maritime des deux superpuissances, qui se déroule a l’échelle mondiale.

La 10e Conférence au sommet des pays africains, la 4e Conférence au sommet des pays non-alignés, la Conférence au sommet des pays arabes ainsi que la Conférence au sommet des pays islamiques ont toutes condamné avec véhémence l’impérialisme, le colonialisme, le néo-colonialisme, l’hégémonisme, le sionisme et le racisme ; elles ont traduit la ferme volonté et la farouche détermination qu’ont les pays en voie de développement de resserrer leurs rangs, de se prêter mutuellement aide et soutien, et de se battre avec la même haine envers l’ennemi.

La lutte que les pays et peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ont menée en avançant par vagues successives a mis à nu la nature vulnérable de l’impérialisme et notamment des superpuissances, qui sont forts en apparence mais faibles en réalité. Elle a porté un coup dur à leur sinistre ambition de s’assurer la domination du monde.

L’hégémonisme et la politique du plus fort pratiquées par les deux superpuissances ont suscité d’ailleurs un vif mécontentement des pays développés du second monde. La lutte entreprise par ces pays contre la mainmise, l’intervention, la menace et l’exploitation des superpuissances qui rejettent sur eux le poids de la crise économique se développe avec chaque jour qui passe. Elle exerce aussi une influence importante sur l’évolution de la situation internationale.

Des faits innombrables démontrent que toute conception qui surestime la force des deux superpuissances et sous-estime la force des peuples est dénuée de fondement. Ce n’est pas une ou deux superpuissances, mais le tiers monde et les peuples de partout qui, restant unis et osant livrer combat et arracher la victoire, sont vraiment puissants.

Les nombreux pays et peuples du tiers monde, puisqu’ils ont su conquérir l’indépendance politique par une lutte de longue haleine, pourront sans aucun doute, sur cette base, resserrer leurs rangs, s’unir avec les pays victimes des vexations des superpuissances et avec tous les peuples du monde, y compris les peuples américain et soviétique, en vue d’amener, par une lutte soutenue, un changement radical dans les relations économiques internationales basées sur l’inégalité, la mainmise et l’exploitation, et de créer des conditions indispensables pour développer en toute indépendance l’économie nationale.

 

Monsieur le président,

La Chine est un pays socialiste et en même temps un pays en voie de développement. Elle appartient au tiers monde. Le gouvernement et le peuple chinois, indéfectiblement fidèles aux enseignements du président MAO appuient résolument la lutte menée par les nations et peuples opprimés de partout pour la conquête et la sauvegarde de l’indépendance nationale et le développement de l’économie nationale, contre le colonialisme, l’impérialisme et l’hégémonisme ; il s’agit là d’un devoir internationaliste que leur incombe.

La Chine n’est pas et ne sera jamais une superpuissance. Qu’entendons-nous par superpuissance ? Ce sont les pays impérialistes qui se livrent en tous lieux à l’agression, à l’intervention, à la mainmise, à la subversion et au pillage à l’encontre des autres pays et recherchent l’hégémonie mondiale.

Un grand pays socialiste, s’il connaît la restauration du capitalisme, deviendra inévitablement une superpuissance. La Grande Révolution culturelle prolétarienne menée en Chine au cours de ces dernières années, et le mouvement de critique de LIN Piao et de CONFUCIUS qui se développe à l’échelle nationale, ont l’un comme l’autre pour but de prévenir le retour au capitalisme et de garantir que la Chine socialiste ne changera jamais de couleur, qu’elle se tiendra pour toujours aux côtés des nations et peuples opprimés.

Si la Chine venait un jour à changer de nature et devenait une superpuissance se conduisant elle aussi en despote dans le monde et se livrant partout aux vexations, à l’agression et à l’exploitation, alors les peuples du monde seraient en droit de lui coller l’étiquette de social-impérialisme, de dénoncer ce social-impérialisme, de le stigmatiser et, de concert avec le peuple chinois, de l’abattre.

 

Monsieur le président,

L’histoire se développe dans la lutte, et le monde avance à travers les bouleversements. L’impérialisme et surtout les superpuissances, assaillis de multiples difficultés, connaissent un déclin accéléré. Les pays veulent l’indépendance, les nations veulent la libération et les peuples veulent la révolution ; c’est un courant irrésistible de l’histoire. Nous sommes convaincus que les pays et les peuples du tiers monde, en renforçant leur solidarité, en unissant à eux toutes les forces susceptibles d’être unies et en persévérant dans une lutte prolongée, seront à même d’arracher sans cesse de nouvelles victoires. »

 

Intervention de DENG Xiaoping (chef de la délégation chinoise à l’ONU) devant l’Assemblée générale de l’ONU, 10 avril 1974

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